Le pitch du jeu Immortality : Marissa Marcel, une espèce d’actrice maudite, a participé à trois long-métrages, dont aucun n’a jamais vu la lumière du jour, avant de disparaître sans laisser de trace. Vous avez entre les mains les rushs de tous les films et interventions télévisées de Marissa afin d’essayer d’élucider le mystère de sa disparition.

Sam Barlow : un concept immersif

On a déjà parlé de Sam Barlow à l’occasion de notre numéro sur les jeux en Full Motion Video et à quelques autre occasions en citant notamment Her Story (2015), le premier succès de Barlow en tant qu’indépendant. S’il a fait ses armes chez des mastodontes du jeu vidéo (lead designer chez 2K, Deep Silver et Konami), et que ses premiers fans l’auront peut-être remarqué pour les scénarios de Silent Hill: Origins et Shattered Memories, c’est bien pour les jeux qu’il a réalisés en indé qu’il est entré dans l’Histoire pour le commun des mortels.
Ces jeux partagent une même recette brillante : nous mettre dans la peau d’une personne menant une enquête à partir d’archives en nous donnant simplement accès à des vidéos en prises de vues réelles au travers d’une interface réaliste, afin de réduire au maximum la distance entre réalité et virtuel.
Dans Her Story vous interagissez avec une base de données de la police, recherchant des mots-clés liés à des séquences d’interrogatoires afin de résoudre une enquête. Chaque fois que l’on entre un mot dans le moteur de recherche, il nous renvoie les vidéos dont la transcription comporte ces mots, laissant le soin au joueur de tirer les fils d’Ariane jusqu’à découvrir de nouveaux mots, noms, lieux qui dérouleront le reste de l’intrigue. Le son du clavier mécanique, la courbure de l’écran, sont reproduits afin d’immerger au maximum le joueur dans son enquête. Les vidéos mettent en scène Viva Seifert, que Barlow a rencontrée sur le jeu annulé Legacy of Kain : Dead Sun, et qui délivre une interprétation remarquablement juste et touchante du personnage principal.
Telling Lies (2019), met en scène 4 acteurs et une enquête qui se déroule au travers d’une simulation d’ordinateur, ou plus exactement d’écran, puisqu’on peut y voir le reflet du personnage incarné par le joueur et quelques éléments de décor. (Note : pour être complètement honnête, je possède ce jeu sur deux plateformes différentes mais n’ai toujours pas trouvé l’occasion d’y jouer plus de quelques minutes)
Dans Immortality, cette fois, nous interagissons avec une Moviola (machine de montage) nous permettant de passer en revue les séquences des trois films auxquels Marissa Marcel a participé afin d’élucider le mystère de sa disparition.

L'interface du jeu
Cette collection vertigineuse de clips

Le Marcelverse : du grand spectacle

L’interface du jeu nous permet de sélectionner la séquence que l’on souhaite visionner, et, une fois cette dernière lancée, de passer la vidéo au ralenti, en accéléré, en arrière, en simulant le comportement d’un Moviola. Un petit bug (volontaire) fera toutefois disparaître tous ces rushs lors de votre premier essai en dehors d’une interview de Marissa. Fort heureusement, il est possible de mettre la vidéo en pause afin de cliquer sur les personnes et éléments du décor afin de découvrir une nouvelle scène dans laquelle cet élément figure. Et c’est ainsi que de tâtonnements en découvertes, on découvrira les scènes de 3 films, mais aussi des interviews, des répétitions, des réunions de production, ou encore des publicités.
Et c’est là que le jeu devient vertigineux, déjà parce qu’il y a plus de 200 clips à retrouver, qui nous permettront de démêler les intrigues des 3 films, mais aussi, et surtout, de suivre les relations entre les acteurs et les équipes de tournage, et peut-être plus encore parce que chacune de ces vidéos bénéficie d’une réalisation et d’une attention au détail incroyable. Les vidéos étant tournées sur une période se déroulant sur plus de 30 ans (entre 1968 et 1999), c’est l’esthétique, la mode, les décors, les mœurs et les poncifs de chaque époque qui sont reproduits à la perfection.
Si l’ambiance générale rappellera immanquablement David Lynch, les plus cinéphiles y trouveront quelques clins d’œil appuyées à d’autres réalisateurs comme Kubrik ou Hitchcock.
Et là on sent un mood qui s’installe… Parce que oui, si nous avons choisi Immortality pour notre soirée Halloween sur Burnaftertv, c’est bien pour son ambiance qui évolue progressivement de l’inquiétant à l’effrayant au fur et à mesure que l’enquête progresse. Si nous avons quand même mis 3 bonnes heures avant d’avoir un peu les chocottes, une fois un certain stade dépassé les chocottes étaient au rendez-vous et l’immersion était peut-être un poil trop immersive pour nos petits cœurs fragiles.
Mais il est difficile de ne pas avoir envie de connaître le destin de Marissa Marcel, interprétée avec brio par l’incroyable Manon Gage dont c’était la première apparition et qu’on retrouvera sur Real Live Girl. Si le reste du casting est plus que juste et satisfaisant, révéler son intégrité ou donner les rôles des personnages pourrait considérablement spoiler le jeu.
Retenez simplement que si j’ai l’habitude de conseiller Her Story aux gens qui “n’aiment pas les jeux vidéo”, je vais passer le reste de mon existence à conseiller Immortality à ceux qui aiment le cinéma.
…toutefois je ne le conseillerais pas à tous les amateurs de jeux vidéo.

Gens qui baisent
Une sorte de jeu un peu mature

Un gameplay rugueux

Si vous avez peut-être déjà souffert de tomber dans une impasse un peu trop longue à la recherche d’un indice trop obfusqué ou cryptique dans les précédents jeux de Barlow, ici il faut y ajouter un élément de gameplay assez mal foutu et qui peut vraiment gâcher l’expérience pour les joueurs les moins téméraires. Je ne parle pas du principe de recherche par objets clés, assez similaire à celui qui était présent dans Her Story, même s’il ajoute une dose d’aléatoire assez frustrante, mais d’un couche de gameplay supplémentaire, indispensable à la complétion de l’enquête et qui, de par son côté trop discret et trop imprécis, risque de n’être jamais entièrement compris ou découvert par une partie conséquente des joueurs qui s’essaieront à Immortality.
Je ne peux pas détailler exactement cette partie sans risquer de rendre le jeu beaucoup plus simple et beaucoup plus court qu’il ne l’est (environ 6 à 10h) et peut-être moins agréable à découvrir (une fois qu’on a compris le principe on ne cherche plus forcément à rassembler tous les clips ou a suivre l’intrigue des films)
Spoiler (léger) : Notez simplement qu’il est indispensable d’activer les vibrations de la manette (ou du téléphone) et que, parfois, lorsque vous penserez avoir trouvé quelque chose d’inattendu, insistez un peu.

En conclusion : Immortality est une claque en terme de production vidéoludique, c’est un projet fou et un spectacle fou porté par des gens incroyables et si vous aimez un tant soit peu le cinéma vous prendrez très certainement du plaisir à vous y perdre. Mais son gameplay cryptique frustrera les joueurs les moins téméraires.
On regrettera aussi peut-être un peu certains parti-pris au niveau du scénario général dont je ne peux pas dire grand chose au risque de méchamment vous spoiler, mais ce petit écueil tout subjectif qu’il est, est largement compensé par le plaisir de découvrir les différentes intrigues et leurs résolutions.

(PS : on notera qu’Immortality est actuellement jouable sans frais supplémentaires via le Gamepass sur PC et Xbox, mais aussi sur Android et iOS au travers de votre abonnement Netflix)